Loi Renseignement : Lessons Learned ?

Personne ne s'attendait à un retournement de situation lors du vote du "projet de loi renseignement", hier le 5 mai à l'Assemblée Nationale. Les intenses efforts consentis par la société civile, les geeks, certains médias ou entreprises (finalement très peu nombreux), parlementaires (encore plus rares) et enfin les autres citoyens (rarissimes, il faut bien regarder la vérité en face), ont peu porté ; score final : 438 à 86. Je ne crache pas dans la soupe, ces efforts ont été admirables, vraiment. Mais je pense que dans le fond, en ce qui me concerne, j'espérais inconsciemment et naïvement une forme de miracle. D'où une sacré gueule de bois : la démocratie dans notre pays crève la gueule ouverte, dans une indifférence quasi générale.

Je suis tombé ce matin, par le truchement d'un tweet d'Alexandre Archambault, sur deux articles qu'Alexandre met en parallèle. Dans le premier, Daniel Glazman se plaint, à juste titre, d'avoir été victime d'accusations injustifiées de sexisme après une discussion un peu houleuse avec Axelle Lemaire, Secrétaire d'État du gouvernement Valls, à propos du projet de loi. Dans le second, daté de 2010 et intitulé "Les geeks sont nuls en politique", Authueil relate un épisode analogue et conclut que nous, les geeks, nous y prenons sacrément mal. Le premier commentateur de l'article, le brillant Benjamin Bayart, lui répond :

C'est le sens du mot politique dans ton billet. On est bien d'accord, les geeks sont nuls en politique, sots qu'ils sont de ne se préoccuper que d'intérêt général, la politique étant affaire d'ambition et de carrière. (...) Moi, j'en suis plutôt fier, dans le fond.

Dans son bouquin, Coding Freedom - The Ethics and Aesthetics of Hacking 1, Gabriella Coleman, une anthropologue, raconte son immersion dans le monde des "hackers" en général et de l'Open Source en particulier. Elle décrit à quel point notre communauté est attachée aux principes de "protection de la propriété et des libertés civiles, promotion de la tolérance et de l'autonomie individuelle, sécurisation d'une presse libre, direction via un gouvernement aux pouvoirs limités et des lois universelles, et préservation du principe d'opportunité équitable et de méritocratie" (en précisant, prudente, que ces principes peuvent varier dans le temps et l'espace). Elle continue en commentant un extrait de la licence Open Source GPL 2 et indique que cette "courte déclaration met en exergue deux éléments ce cette communauté : l'une est ésotérique et provient de la technologie et de sa mise en pratique ; la seconde concerne une vision plus large, culturellement familière, de liberté, de parole libre, et de libéralisme qui font écho aux idées constitutionnelles" (le mot libéralisme fait ici référence aux principes énoncés ci-dessus).

Nous baignons là-dedans sans même y penser. Ces valeurs ont transpiré bien au delà de la communauté Open Source, de Wikipedia à Creative Commons, en passant par le combat pour une réforme du Copyright, de la Neutralité d'Internet au mode de financement de certains organes d'information, comme Mediapart ou Reflets.info. Le problème, c'est que cette vision universaliste et horizontale du monde, nos oligarques politiques n'en ont pour la plupart rien à secouer ou sont farouchement contre. Ils nous en ont fait hier une éclatante démonstration.

Le tweet d'Alexandre, le billet d'Authueil et le commentaire de Benjamin m'ont permis de mettre le doigt sur un truc (oui je sais, je suis très candide). S'il est parfaitement honorable de se préoccuper de l'intérêt général, s'agissant de politique il faut bien avouer que nous nous sommes plutôt salement gaufrés.

Ces dernières semaines, nous, les geeks qui sommes si attachés à la compréhension du fonctionnement des systèmes, à la pédagogie, nous avons essayé d'expliquer, de convaincre, et ça n'a pas marché (la procédure accélérée ne nous a pas aidé, c'est vrai). Nous expliquons DPI ? Les politiques embrouillent. Nous vulgarisons le fonctionnement d'Internet ? Ils rêvent du Minitel. Nous parlons de surveillance de masse ? Ils nous sortent l'argument du terrorisme (et en plus, nous tombons dans le piège d'en discuter avec eux).

Il est encore temps de combattre ce projet de loi avant son examen par le Sénat et le Conseil Constitutionnel. Mais pour ce faire, il faudra sans doute faire un peu moins technique, et un peu plus politique.

Notes

  1. Coding Freedom - The Ethics and Aesthetics of Hacking, Princeton University Press : http://gabriellacoleman.org/Coleman-Coding-Freedom.pdf
  2. L'une des principales licences dans le logiciel libre, la GNU Public License

Updates

  • j'ai remplacé "citoyens" par "les autres citoyens" dans le premier paragraphe, pour lever une ambiguïté signalée par @klorydryk, merci.