La recherche Gogleu dont vous êtes le héros

Dans un précédent billet, je dénonçais le jugement en appel condamnant Bluetouff et le rejet de son pourvoi en cassation. Je critiquais aussi la faiblesse des arguments invoqués par une palanquée de commentateurs pour justifier ou soutenir sa condamnation pour maintien frauduleux dans un système de traitement automatisé de données et vol de données informatiques. En 2015, on assiste encore à des procès en sorcellerie.

Ce que je n'évoquais pas dans l'article, en revanche, c'est le danger qu'implique un tel jugement. Il nous place en effet, vous et moi, utilisateurs d'Internet en général et du Web en particulier, dans une délicate situation1.

Faisons-donc, si vous le voulez bien, une petite expérience : une recherche Google. Demandons au moteur de recherche de nous indiquer quels sont les documents de type PDF présents sur les sites de l'ANSES, grâce à la requête suivante : anses filetype:pdf site:anses.fr. Rien de très technique, il existe même une interface graphique pour effectuer ce genre de recherches.

Gogleu ANSES

6470 documents PDF répondant à ces critères sont donc référencés par Google, sur différents sites (www.anses.fr, sites.anses.fr, pro.anses.fr, etc.). Fait notable, le premier document qui m'a été renvoyé par Gogleu semble traiter de nanomatériaux (je n'ai pas pu vérifier son contenu, je tremble comme une feuille à l'idée de le télécharger). On trouve aussi des documents relatifs aux sangliers, au traitement des eaux usées, aux moisissures ou encore aux virus équins ; ça bosse dur et ça publie, à l'ANSES - c'est plutôt rassurant, d'ailleurs, s'agissant de sécurité sanitaire. Sous ce premier résultat, on peut lire :

La description de ce résultat n'est pas accessible à cause du fichier robots.txt de ce site.

Il semble donc que les personnes gérant le site aient souhaité que le résumé du document soit exclu des résultats de recherche. S'agirait-il d'un indice de sa confidentialité ? Mais alors, pourquoi avoir laissé le document en accès libre, à la portée de tout ce qu'Internet compte de vilains hackerz ? Pourquoi avoir laissé le moteur de recherche le référencer et en faciliter l'accès ?

Pire, si l'on parcourt les pages résultats fournis par le moteur de recherche, on tombe très fréquemment sur des liens contenant la même mention, mais avec une invitation à "télécharger le document".

Télécharger le document

Tout cela nous laisse un brin perplexe. Si le résumé de ces documents a été volontairement exclu de l'index Google, on peut en effet se demander la raison pour laquelle nous sommes invités à les récupérer. Évitons de prendre des risques inutiles pour vérifier (par les temps qui courent, on n'est jamais trop prudent), et continuons plutôt notre bucolique promenade sur Google. Un peu en aval, nous tombons sur un nouveau lien traitant de petit matériel qui fait littéralement exploser notre whatthefuckomètre.

Nanomatériaux

Est-il possible qu'il s'agisse du document utilisé par Bluetouff pour rédiger l'article ayant déclenché l'ire de la Justice, lui permettant d'abattre sur le méchant cybercriminel sa main vengeresse ? Un document encore en ligne depuis près de trois ans2 ? En cliquant, nous apprêtons-nous à commettre l'irréparable, à détruire, derechef qui plus est, toute la planète ? Nous laisserons nous tenter par ce lien séducteur qui dissimule, peut-être, des octets noirs sous ses inoffensifs caractères bleus ? Suivrons nous Bluetouff dans l'Abîme ?

Sur ces questions, nos routes se séparent :

  • si vous choisissez de télécharger le document, rendez-vous en page 42. Vous êtes élevés au titre de Quatrième Cavalier de l'Apocalypse 2.0, prenez une prune de 3000€ et une inscription au casier judiciaire. Appelons un chat un lolcat : vous vous êtes fait t0uff3d.
  • si vous décidez, comme moi, d'ignorer le lien, félicitations ! Vous évitez une condamnation et vous rendez en page 234. Vous y devenez votre propre censeur. Un censeur, certes, mais un censeur au coeur pur et au casier judiciaire vierge.

Notes

  1. Sur ce sujet, lire aussi cet article de Jean-Marc Manach.
  2. Dans l'esprit du cyborg principal intéressé ça ne fait aucun doute, apparemment.