Il va se passer un truc

La loi c’est fait pour protéger les gens qui ont quelque chose à protéger contre les autres.

Romain Gary, La Vie devant soi

Peu après l'adoption de la loi relative au renseignement à l'Assemblée Nationale, j'avais écrit un billet au sujet de notre vision du monde à nous, les soit-disant "geeks" et autres "numéristes", sur les valeurs que nous défendons - et elles sont essentielles, et sur notre échec à contrer les velléités dystopiques d'un establishment politique sans autre vision que la préservation de sa propre espèce.

Nous avons, dans le court laps de temps qui nous a été accordé entre l'examen du projet de loi au Sénat et celui du Conseil Constitutionnel, de nouveau échoué. Échoué à trouver un véritable écho médiatique, échoué à convaincre nos concitoyens de l'urgence, échoué à leur faire rallier nos rangs contre cette loi dangereuse et biscornue. Nous avons échoué enfin à rendre le coût politique de cette triste mascarade tel, qu'il n'en devienne insupportable pour ces Strangelove qui disent nous représenter.

Avec cette loi, l'État est allé trop loin, et il ira plus loin encore. Il veut nous imposer un modèle de société où c'est lui qui détermine non seulement ce que nous avons ou pas le droit de faire, mais aussi ce qu'il convient de dire, ce qu'il est acceptable de lire, de penser, qui il est convenable de fréquenter. Comment réagirons-nous ? Irons-nous balancer des parpaings, brûler des voitures, immoler des chatons sur le parvis des préfectures ? À mon avis, non, cela n'a rien de souhaitable (surtout pour les chatons). Rien ne nous empêche de trouver une voie qui nous convienne.

Parmi nous, nombreux sont ceux à présenter la cryptographie en général, et le chiffrement en particulier, comme l'ultime carte à jouer pour protéger nos libertés. Tout d'abord, même si des progrès sont effectués, son usage reste très confidentiel. Elle reste difficile d'accès pour la plupart, plupart qui de toute façon estime n'avoir pas grand chose "à cacher" et qui restera, très probablement et pour une durée indéterminée, sur le bord de la route cryptographique. Ensuite, rien n'indique que l'usage de la cryptographie reste libre bien longtemps, les esprits les plus pointus de notre pays s'étant récemment aperçus que terroristes, fanatiques et autres criminels, pas plus idiots que la moyenne, utilisent des outils disponibles permettant d'assurer la confidentialité de leurs échanges. Vu la promptitude de notre superficielle classe politique à s'en prendre à la technologie plutôt qu'à tenter de traiter les causes des problèmes, vu la complaisance et la paresse de nombreux médias, nous pourrions bien avoir à défendre bientôt la liberté de chiffrer. Alors, s'il est important que l'utilisation du chiffrement se démocratise, la cryptographie ne restera jamais qu'un outil. Elle ne soignera pas la démocratie dans notre pays par un coup de cipher magique. Politiquement parlant, elle n'est qu'un puissant et élégant pansement technique sur une jambe de bois pourri.

Sans nos visionnaires "gardiens" - La Quadrature du Net, la Fédération FDN et autres locataires de garages, sans des associations ou organisations de la société civile, sans les quelques organes d'une presse libre, sans la grosse poignée d'entreprises soucieuses de la vie privée ayant rejoint le mouvement NPNE, la situation serait pire qu'elle ne l'est. Nous devons continuer à les soutenir, c'est impératif, continuer à nous mobiliser à leurs côtés. Mais j'ai la conviction que nous devons élever notre niveau d'engagement de plusieurs crans, prendre nos responsabilités à bras le corps. Nous ne pouvons pas nous "abriter" ad vitam aeternam derrière les éclatantes bannières de nos éclaireurs, ils ont déjà trop à faire.

Nous sommes programmeurs, admins système ou réseau, spécialistes en infosec, étudiants, juristes, biologistes, artistes, chercheurs, designers, bloggers, journalistes, enseignants, physiciens, toubibs, que sais-je encore. Nous sommes salariés, à la recherche d'un emploi, fonctionnaires, entrepreneurs, artisans. Nos compétences sont aussi diverses que nos trajectoires diffèrent, mais nous essayons de défendre notre liberté et celle de ceux qui s'en foutent. Collectivement, notre potentiel créatif n'a d'égal que notre expertise. Nous pouvons nous engager plus loin sur le terrain politique, nous regrouper. Rien ne nous manque pour nous organiser, à notre manière bizarroïde et sans y perdre notre vivifiante passion pour le Nième degré, en profitant de notre maîtrise des moyens de communications, de notre capacité à collaborer en et hors ligne. Rien ne nous manque hormis, peut-être, un petit déclic, un peu moins de clics, un poil de paperasse et une pincée de coordination. Il est bien temps de nous représenter nous-même et d'établir, sans violence et hors de toute logique partisane, un véritable rapport de force.

Arrêtons de penser qu'il va se "passer un truc". Fabriquons le, ce putain de truc.

Updates